Renaud Epstein : « On fait les mêmes erreurs qu’au moment de la création des grands ensembles »

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Qu’en est-il des objectifs de mixité sociale revendiqués au lancement des programmes de rénovation urbaine, les plus importants que la France ait mené depuis la seconde guerre mondiale ? En les lançant en 2003, Jean-Louis Borloo voulait faire revenir les classes moyennes dans les banlieues, et ainsi retrouver la diversité des catégories sociales initialement présentes dans ces territoires. Renaud Epstein, maître de conférences en science politique à l’université de Nantes, spécialiste de la politique de la ville, analyse dix ans de bouleversements urbains qui ont changé le visage de bien des quartiers. Mais leurs habitants ont-ils changé ?

 

L’un des objectifs principaux du PNRU était la mixité sociale. Quel est le bilan ?

C’était bien l’objectif central de ce programme de démolition-reconstruction qui devait, en banalisant l’urbanisme et le parc de logements des grands ensembles, renouveler leur population. En changeant le bâti, on a pensé changer la population et les pratiques sociales. L’apparence de ces quartiers a bien changé, mais pas leur peuplement : il s’agit toujours de quartiers populaires et colorés. Toutes les études disponibles montrent que les ménages des classes moyennes du groupe majoritaire, qui étaient parties dans les années 1980, n’y sont pas revenues. Les milliards investis n’ont pas permis de rétablir cette mixité sociale dont on pense souvent qu’elle est la solution à tous les problèmes.

 

Ce n’est pas le cas ?

Qu’est-ce qui fait problème ? La pauvreté ou sa concentration dans certains quartiers ? Des centaines d’études ont été réalisées au cours des dernières décennies un peu partout dans le monde, avec des résultats très contradictoires. On ne sait toujours pas ce qui est mieux : des quartiers mixtes ou ségrégés… On le sait d’autant moins que la mixité peut être définie de multiples manières. A quelle échelle doit-on l’apprécier ? La ville, le quartier ou l’immeuble ? En fonction de quelles variables ? Des catégories socioprofessionnelles, des revenus, des structures familiales, des nationalités, des origines… ? La mixité, c’est un beau mot qui évoque plein de choses positives : être contre aujourd’hui, c’est un peu comme être contre la paix dans le monde. Mais tant qu’on n’aura pas défini précisément cet objectif de mixité sociale, on sera dans l’incapacité d’évaluer les politiques qui sont menées en son nom. Et il faut rappeler que les quartiers sans mixité, ce ne sont pas les quartiers populaires dans lesquels cohabitent toutes les générations, toutes les origines, beaucoup de chômeurs mais aussi des ouvriers, des employés, des professions intermédiaires, etc. Les vrais ghettos, ce sont les quartiers riches qui sont absolument homogènes. Quand vous habitez à Neuilly-sur-Seine, dans le ghetto du gotha, vous ne faites jamais l’expérience de l’altérité. Si on veut vraiment de la mixité, c’est d’abord les quartiers riches qu’il faut viser !

 

La loi Borloo n’a-t-elle pas, en plus, permis le désengagement étatique de l’action sociale dans les quartiers pauvres en parallèle de son sur-engagement dans l’urbain ?

La loi Borloo a fait le pari d’une dissolution des problèmes sociaux dans le béton. Tous les moyens de la politique de la ville ont été orientés vers l’aménagement urbain. Mais ce serait faire un mauvais procès que de la juger responsable d’un désengagement de l’action sociale, qui relève d’autres politiques publiques.

 

Dans un article que vous avez écrit, « ANRU : mission accomplie ? », vous évoquez une instrumentalisation du peu d’actions sociales dans le but de lever les blocages qui pourraient retarder l’avancement du projet urbain.

Les villes et les bailleurs sociaux ont mobilisé des moyens importants pour que la rénovation urbaine se passe sans heurts. La rénovation « bulldozer » des années 1960 avait été très violente socialement. Celle des années 2000 a été bien plus douce. Mais le fait que des bataillons de travailleurs sociaux s’occupent de l’accompagnement social des relogements n’empêche pas qu’un déménagement contraint reste psychologiquement et symboliquement violent.

 

Ces destructions de quartiers constituent ce dont Bartolone s’est vanté : la levée du « tabou de la démolition » ?

Borloo, Bartolone, Lienemann mais aussi Besson avant eux… on ne compte plus les ministres qui se sont vantés d’avoir levé le « tabou de la démolition ». Mais ça fait longtemps que ce tabou – si tabou il y a – a été levé. On peut rappeler que dès 1978, le maire de Villeurbanne (Charles Hernu) avait fait raser la cité Olivier de Serres, qu’il présentait comme un « ghetto ». Cela dit, il est vrai que la loi Borloo a fléché des moyens inédits vers la démolition. A la différence du programme de renouvellement urbain lancé par Bartolone en 1999, qui n’imposait aucune démolition aux villes, le PNRU de Borloo en a fait une exigence. Pour obtenir les subventions de l’ANRU, il fallait des démolitions massives. Si vous ne démolissiez pas, il n’y avait pas d’argent ! Certaines démolitions étaient nécessaires, notamment lorsque le bâti était totalement obsolète ou dans les villes en déclin démographique. Mais l’imposer comme une « solution tout terrain », pour tous les quartiers de France, était absurde.

 

Il faudrait faire du cas par cas tellement il y a de disparités entre tous ces quartiers ?

Quoi de commun entre les 4000 à la Courneuve et Croix Petit à Cergy, entre le Clos-du-Roy à Vierzon et Malakoff à Nantes ? Les quartiers visés par la politique de la ville sont très divers, tout comme leur environnement. Certes, il y a deux fois plus de chômage et de pauvreté dans ces quartiers que dans leur agglomération, mais avoir 20% de chômage n’a pas le même sens quand vous êtes dans une ville en déclin où de toute manière il n’y a pas de boulot, et quand vous êtes dans une grande métropole comme Paris avec un bassin d’emplois important. Les problèmes ne sont pas de même nature, et les solutions ne devraient pas l’être non plus.

 

Propos recueillis par Nadia Sweeny / Courrier de l’Atlas pour Banlieues + 10