Solidarités religieuses dans les quartiers

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Au quotidien, en particulier dans les quartiers, les structures religieuses sont d’abord des lieux d’échange et d’entraide, de solidarité. Elles sont des boucliers pour ceux qui ont vu leurs conditions de vie se dégrader. Elles viennent en aide à ceux pour qui les aides publiques, matérielles, ne font pas tout. Et surtout, les diverses religions coopèrent dans cette action sociale. Coup de projecteur sur plusieurs initiatives qui montrent comment la solidarité locale peut se déployer sous la bannière de la foi.  

Seine-Saint-Denis. A Stains, la mosquée principale ne paye vraiment pas de mine. Plus pour très longtemps : le déménagement est prévu en 2016 pour un bâtiment flambant neuf à quelques encablures de Carrefour. Pour le moment, c'est encore dans un lieu à l’apparence peu flatteuse que les Paniers solidaires sont organisés tous les mercredis depuis juillet 2015 en faveur de familles stanoises défavorisées. « Pendant le mois du Ramadan, on aidait une centaine de familles à remplir leur frigo grâce à la générosité exceptionnelle des fidèles. Aujourd'hui, nous en suivons une trentaine régulièrement », dit Ali Bourouine, un des cadres du lieu de culte qui a développé en son sein un pôle social d’importance, dans une des zones les plus sensibles de Stains, Le Clos Saint-Lazare. Un espace qui a vu le jour seulement cet été par manque de place dans la mosquée. « Nous avions depuis longtemps eu ce projet mais nous n’avions pas de local adapté. Maintenant, c’est le cas », raconte Nabila Benhissen, la responsable du pôle. 

 

Lieu de culte, lieu de vie 

Cette aide de proximité organisée par un acteur religieux, la mairie ne dit pas non, bien au contraire : « 20 % des familles que nous suivons sont envoyées par la marie. Nous travaillons ensemble en toute transparence », fait-elle savoir. Et pour cause, Stains, avec ses 35 000 habitants, est une des une des villes les plus pauvres d’Ile-de-France, et la baisse drastique des dotations de l’Etat aux collectivités locales d’ici 2017 (11 milliards d’euros dont 3 millions à Stains) ne l’aidera pas à mieux faire face à la précarité de sa  situation. Alors toute aide est la bienvenue, y compris celle forgée par des solidarités locales nées de valeurs religieuses, dans la mesure où celles-ci bénéficient à tous, sans distinction. La démarche de la mosquée ne porte d’ailleurs en elle aucune dimension prosélyte. « La mosquée n’est pas qu’un lieu de culte, elle doit être un lieu de vie pour le quartier », lance Ali, content de rappeler que l’enseigne locale Carrefour leur a déjà fait confiance à de nombreuses reprises en permettant à son équipe d’organiser des collectes au sein même de son magasin (tout comme l’enseigne fait de même pour le Secours populaire ou les Restaus du cœur). Les distributions sont ainsi l’occasion pour les bénéficiaires de sortir d’une solitude à laquelle ils sont aisément entraînés. 

 

La misère n’a pas de religion 

Son discours rejoint en réalité celui de nombreux lieux de culte et associations musulmanes en France à l’initiative d’actions sociales et solidaires - souvent ponctuelles par manque de moyens - qui sont, au bout du compte, bel et bien laïques. Ce ne sont pas les exemples qui manquent : dans la cité des 4000, à La Courneuve, l’association Jeunes Musulmans de France, liée à l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), organise depuis des années l’accompagnement scolaire de jeunes en difficulté et, plus ponctuellement, Solidari’Cité, qui consiste à transformer une fois par an une salle municipale en restaurant à thème ouvert à près de 1 200 personnes. « Nous n'agissons pas dans le cultuel. C'est vraiment pour permettre à des personnes qui ne sont jamais parties dans un restaurant de pouvoir se sentir valorisées », fait part Mohamed Awad, qui s’inquiète du non renouvellement cette année des aides publiques pour ses actions, « essentielles » pour la vie du quartier. 

 

« Ps de ceux qui sont loin de tout » 

Du fait de leur ancrage historique et de leur structure hiérarchique bien établie, mieux organisées et plus dotées sont les actions sociales initiées par les associations chrétiennes, catholiques comme protestantes. Le Secours catholique est particulièrement actif dans les zones sensibles du 9-3 avec des actions ciblées à l’Ile-Saint-Denis, Stains ou encore Tremblay-en-France, en écho à sa devise « Être près de ceux qui sont loin de tout ». Leurs activités contribuent à la création de liens sociaux, eux-mêmes à la source d’initiatives revitalisantes pour la vie locale. A Dugny, le choix s’est porté en 2013 sur la mise en place de cours de Français langue étrangère (FLE) donnés par un habitant du quartier, dans des locaux prêtés par la paroisse du quartier Langevin, le seul de la ville à ne pas avoir d’association de quartier à l’époque. « Des femmes de la cité qui suivaient cet atelier FLE ont alors souhaité monter une association entre elles pour mettre en place du soutien scolaire. On a accompagné leur démarche », témoigne au Secours catholique Tidiane Cissoko, animateur de l’association dans le département. 

 

Epiceries solidaires 

Son pendant musulman, le Secours islamique France (SIF) est davantage tourné vers l’international mais n’en oublie pas moins l’importance de l’aide de proximité. A Saint-Denis, l’ONG opère ainsi via l’Epicerie solidaire Epi’sol. Depuis 2008, elle y accueille quelque 200 bénéficiaires, souvent des familles monoparentales, des étudiants ou encore des retraités souvent orientés par les Centres communaux d’action sociale de la ville de Saint-Denis et de Saint-Ouen, pour l’acquisition de produits de base et d’hygiène à des prix défiant toute concurrence. Il ne s’agit pas d’une simple assistance aux personnes aux difficultés, prévient le SIF, qui finance le dispositif à hauteur de 95 % : tout l’objectif est en effet de concrétiser un projet établi à l’avance avec le travailleur social visant à mieux gérer leur budget, payer des factures ou rembourser des dettes. Soit une offre de réinsertion sociale. 

 

La convergence interreligieuse des solidarités 

« La valeur du partage est inscrit dans l’ADN du SIF depuis sa création en 1991 », aiment à dire ses responsables. Avec le Secours catholique, l’ONG participe ainsi à un dispositif organisé chaque hiver par la Maison municipale de Saint-Denis : la mise en place d’une cantine solidaire à « Ma Maison », une résidence dionysienne pour personnes âgées, gérée par la congrégation des Petites Sœurs des Pauvres. Des collaborations avec la Société de Saint-Vincent de Paul (SSVP), réseau de charité de catholiques laïcs, le SIF en a aussi noué ponctuellement comme en 2011 pour venir en aide à des centaines de migrants tunisiens alors amassés à Porte de la Villette (Paris, pour des distributions de vêtements). « Nous appelons, par notre engagement, nos valeurs et nos missions, à la construction d’une solidarité humaine qui transcende les différences et les frontières. (…) (Nos principes) garantissent aux populations une aide, dans le respect de la diversité – culturelle, religieuse, sociale – et dans l’équité », rappelle Samira Alaoui, chargée de communication du SIF. 

 

D’une religion à une autre, du pareil au même 

Quel que soit l’acteur en charge d’une solidarité de proximité, « l’action sociale est la même. Ce sont toujours les même populations qu’on reçoit, les exclus, peu importe leur obédience ou l’orientation ecclésiale », fait part Jean Fontanieu, secrétaire général de la Fédération d’entraide protestante (FEP). Cette organisation laïque, qui se réclame de valeurs protestantes, regroupe depuis 1985 un des plus larges tissus associatifs du monde protestant en France avec près de 400 structures – évangéliques ou non -, dont environ 200 entraides de paroisses. Le travail de proximité des paroisses, explique-t-il, est « principalement assuré par des bénévoles afin d’apporter à ceux qui en ont besoin une solidarité basique », principalement des aides alimentaires, une aide à l’insertion, l’accompagnement administratif ou encore des cours d’alphabétisation.  

« On a vocation à aider dans les zones où l’exclusion est forte. Avec le temps, ces dernières années, on a bien vu une présence plus forte de structures membres (de la FEP) dans les banlieues. (…) Un certain nombre d’associations multi-établissements ont vu l’importance de s’y établir, par stratégie, car c’est là aussi où de gros besoins ont été définis », constate-t-il. En exemple, Mission Populaire Evangélique de France, qui entend faire « vivre et manifester l’Evangile dans le milieu populaire en solidarité avec ses luttes » selon ses statuts, a crée dernièrement une antenne à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). 

« Nos actions ne semblent jamais suffire malgré la multiplication de nos structures. Les capacités du 115 et des services sociaux des mairies ne sont plus à même de répondre aux besoins. Les associations ne peuvent que soulager ponctuellement la souffrance », indique le SIF. La « concurrence des paroisses » sonne comme un non-sens pour Jean Fontanieu : « La misère sociale est si grande qu’il y a de la place pour tout type d’acteurs ». Dans une France traversée par une crise économique qui se prolonge, les actions sociales et solidaires menées par des acteurs privés sont essentielles pour réduire l'écart des inégalités qui se creusent dans le pays. Les religions, qui placent l’entraide et la fraternité au cœur de leur philosophie, prennent leur part de responsabilités. 

 

Hanan Ben Rhouma / Saphir news pour Banlieues + 10 

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