2005-2015 : quel débouché politique aux émeutes ?

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 « Qui se souvient des émeutes de 2005 ? » fanfaronnait Manuel Valls le 20 janvier 2015. Le pays aurait-il tourné la page avant de l’avoir lue ? Quelles ont été les conséquences politiques des émeutes ? Où en sont ceux qui ont vécu directement ces événements ? Chercheurs et acteurs de terrain tirent un bilan dix ans plus tard, à la recherche d’un impossible reconstruction d’un encadrement politique ? 

 

« Ces émeutes n’ont pas su s’inscrire véritablement dans un registre politique. Non pas faute de sens politique mais parce que ce sens n’a été porté par personne en dehors des jeunes acteurs eux-mêmes »1. Le sociologue de la jeunesse Gérard Mauger en est convaincu : parler de révolte à propos des émeutes de 2005 est une erreur d’interprétation.  

 

Le silence des émeutiers 

C’est en raison de cette apparente apolitisation des émeutiers que personne ne les a soutenus. Pourtant « ces émeutes s’inscrivent dans l’histoire des révoltes populaires françaises, juge le sociologue. Elles font penser aux émeutes paysannes des 17ème ou 18ème siècle, qui ne parlent pas : il y a un silence des émeutiers. On recommence à la case départ en 2005 avec des gens sans tradition politique telle qu’on la connaît en France. La désertion syndicale et politique des banlieues fait qu’ils étaient hors cadre. Les émeutiers n’ont pas trouvé le début d’un relais dans les partis ou les syndicats. Des formes d’encadrement sont à reconstruire. » 

 

« Toutes les structures censées créer du lien ont fermé leur porte à l’époque ! » 

Comment transformer une foule désorganisée en manifestation constructive ? C’est bien ce que se sont demandés des acteurs de terrain comme Mohamed Mechmache, qui travaille alors pour un club de prévention à Clichy-sous-bois : « Les émeutes étaient dans la continuité de ce qu'on vivait depuis trente ans. Il y avait un sentiment d'injustice, de colère enfouis. Personne n'avait pris la mesure de ce que disaient alors les lanceurs d'alerte. Toutes les structures censées créer du lien et encadrer la jeunesse ont fermé leurs portes [pendant les émeutes] ! Nous, on a essayé de politiser ces événements, parce que quand on a entendu « démission des parents », « polygamie », « rap » dans les médias, on a dit : « vous vous trompez ! Il y a un message ! »  

 

« On a redonné la parole aux gens » 

C'est ce message que tentent de capter et porter les cahiers de doléances que réalise alors l'association Ac ! Lefeu, avec ses maigres moyens, sans l'appui d'aucun parti, d'aucun syndicat, d'aucune structure d'éducation populaire... La démission de ces organisations, et en particulier celles de gauche, dans leur rôle d’accompagnement de ce type d’événements et de populations en demande de débouchés politiques à leur colère, est proprement catastrophique. «Quand c’est spontané, tu n’as pas de prise… Tous les partis révolutionnaires, ils ont raté l’occasion de leur vie ! Ils ont eu peur eux aussi ! Nous, on n’a été soutenu que par des petits entrepreneurs qui nous ont prêté un bus et par une association de Saint-Ouen, l'ANCP (Association nationale pour la citoyenneté et la prévention). On l'a fait avec nos propres deniers ! On a redonné la parole aux gens ! On a fait un tour de France, proposé des solutions, réveillé les consciences ! On voulait prendre en main notre destin ! » 

 

Notre problème doit devenir leur problème 

La déception est à la hauteur du travail fourni : quand ils se présentent à l'Assemblée nationale avec leurs cahiers de doléances, ils trouvent porte close. « Jean-Louis Debré2 nous dit : laissez vos cahiers au gardien ! On s'est dit qu'il fallait qu'on s'organise pour que notre problème devienne leur problème ! Qu’on s'inscrive sur les listes électorales. Après, voter, ok, mais pour qui ? Les élus ne nous représentent pas ! On explique alors qu'il faut arrêter d'être spectateur, et devenir acteur ! Les habitants ne veulent plus seulement être des électeurs, ils veulent aussi être la solution !» Aux législatives qui s'ensuivent (mars 2008), des listes sont présentées en Seine-Saint-Denis, comme « Affirmation ». C'est le début d'une longue marche. Municipales, régionales, européennes... toutes les élections y passent. Avec des listes « citoyennes », des alliances ou dans un parti, peu importe, « la question, s'est de se former, d'être autour de la table, de constituer des groupes pour peser, d'avoir une tribune. Il ne faut pas négocier des poste,s mais des groupes. L’important est de ne pas être seul : ceux qui parlent d’autonomie tout le temps ne sont plus sur la scène politique ! ». Lui, pour les Européennes (2014) puis les Régionales (2015), a fini par rejoindre un parti l’un des plus malléables qui soit : EELV. « Ils m’ont dit : il y a des sujets qu’on ne sait pas traiter, on vous offre une tribune pour porter vos idées. On a compris qu’ils avaient du respect pour la société civile ». 

 

Syndicat des banlieues 

Mais cet engagement n’est pas le seul : Ac ! Lefeu continue, sur le terrain à Clichy notamment. Ainsi que la coordination « Pas sans nous », nouvelle aventure issue du rapport rédigé avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué à la demande du premier ministre de la Ville de la présidence Hollande, François Lamy. Jamais autant d’associations n’ont été consultées sur leur vision de la situation des quartiers (plus de 300 en quelques mois). C’est sur ces consultations que se fonde le rapport qui propose 31 mesures pour réformer la politique –et pas seulement celle de la ville, puisque un « fonds d’interpellation » est proposé. Qui financerait la démocratie locale ou des conseils citoyens (où seraient présents des habitants tirés au sort et des associations locales)… Une coordination citoyenne naît : 168 associations de toute la France sont présentes lors de l’assemblée constitutive à Nantes, en septembre 2014. C’est du jamais vu dans les quartiers. Pourtant, le militant aguerri qu’est Mohamed Mechmache l’a bien compris : « Les quartiers prioritaires, ce n’est pas la priorité du gouvernement. Quatre ministres de la ville en trois ans, ce n’est pas un signe fort… » 

 

Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? 

Les jeunes générations ont parfois une autre vision des choses. Bocar Niane a monté des associations, milité hors des partis, surtout au niveau local et a même été un temps encarté (chez EELV). Il avait 25 ans en 2005. « NTM avait produit « Le monde de demain », « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu »… Quand les émeutes sont arrivées, je me suis dit « c'est normal ! » C’est « eux » contre « nous ». Je ne savais pas trop qui c’était, ce « eux », mais je voyais bien que le « nous », c’était surtout des enfants des quartiers populaires et de l’immigration. Mais les gens qui cassent, j'ai trouvé ça balourd ! Il y aura un bouleversement quand des émeutes auront lieu sur la capitale ou à l'Elysée ! » Quant à Ac Lefeu, c'est loin. « Je les vois à la télé, mais ce qu’ils veulent n'est pas clair pour moi. Par contre, les deux gosses qui sont morts ça, ça me heurte. Quand Sniper rappe l’histoire de la gazeuse qui tombe près de la mosquée à Clichy, ça fait un trop plein de quelque chose... J'essaie alors de récupérer mon retard intellectuel. Je me mets à lire beaucoup, j'apprends l'Islam dans une madrasa, je lis le Coran, ça me donne l'envie de savoir. Ce que l'école n'avait pas réussi à faire! » Mais un de ses premiers voyages en Afrique sera déterminant : « C’est un déclic. Je vois ce que c’est qu’un pays du Tiers-Monde. Je me dis, si je ne fais rien, je prends la place de quelqu’un… » Une sorte de coup de pied aux fesses. Il tente le concours d’entrée à Sciences Po, se fait refouler. Bad trip.  

 

« Une colère monte en moi » 

Bocar Niane travaille alors pour un centre social. Accompagné par les animateurs de quartier, il comprend lentement les rouages d'une mairie, s'engage aux côtés de Mamadou Keïta sur sa liste (indépendante) aux municipales de 2008. Intègre l'Institut français de géopolitique (Paris 8). « J’apprends le clivage Paris-Banlieue. Je prends conscience qu’il y a l’Ena, Saint-Cyr : une colère monte en moi. On nous enfle ! On n’a pas le droit à tout ça ! C’est pour les autres ! »Une formation au community organising par l’association Humanity in action le pousse à organiser un mini « Grenelle de banlieues » à Saint-Ouen en avril 2012, pour palier à celui que le Ps s'est finalement refusé à tenir pour les présidentielles. Lui aussi finit par pousser la porte de EELV : « Ils veulent s’ouvrir, on y va. Ils semblent de bonne foi, les autres on connaît ! Et puis l’écologie, le manque d’eau, les agriculteurs en galère, l’autosuffisance alimentaire, ça me parle. Parce que nos parents sont tous du milieu rural. Quand on voit des agriculteurs qui vont contre un centre commercial, on comprend. Mais EELV, c’est aussi un public loin de nous, qu’on ne connaît pas. On n’a rien à voir. C’est des Blancs, ils sont gentils, mais nous on est de banlieue… » 

 

« Etre prof dans un quartier populaire, c'est comme sous la Troisième République » 

Ils se cotisent à plusieurs pour aller aux Etats-Unis pendant la première campagne d’Obama. Il ne verse pas pour autant dans l’obamamania aveugle : « L’élection d’Obama ne m’émeut pas plus que ça. Il est black, mais il est américain, et pas moi ! Ca ne change rien à mon quartier ! » Un de ces voyages a un impact énorme : « On a rencontré des avocats, des financeurs qui expérimentent le community organising à partir d'un territoire d'attache, avec des exemples concrets. Alors que nous depuis la Marche, on est encore en train de demander du respect ! Va te faire f... ! J'ai appris l'Histoire depuis ! On fait notre chemin, même si on n'ose pas encore faire le même bouleversement qu’à l'époque de la Révolution... Il faut apprendre à être autonome mais aussi à travailler avec ceux qui ont le pouvoir. Là, le champ des possibles sera ouvert ! » Bocar fait donc son chemin. Il est maintenant professeur de Français et Histoire-Géo. Il a appris à transmettre : « Etre prof dans un quartier populaire, c'est comme sous la Troisième République, ça fait sens ! Mes parents sont venus ici pour ça ! » 

 

Qui l’émeute renforce-t-elle ? 

Il y a donc bien eu des engagements après 2005. Des listes citoyennes comme Emergence (Fleury-Mérogis), ou le Parti des gens (Grigny), qui sont un peu les orphelines de ceux qui étaient nés dix ans plus tôt comme les listes Motivé-e-s de Toulouse. Mais ces parcours demeurent peu visibles, lents, boudés par une classe politique dont le pouvoir est plus que limité face à finance et dans un contexte d'Europe et de mondialisation libérales. Mais que sont ces parcours étonnants dans un contexte de plus en plus difficile ? Une révolte déstabilise le pouvoir, une révolution le renverse mais une émeute le renforce. Dans son livre sur 2005, Gérard Mauger cite Victor Hugo : « L’émeute raffermit le gouvernement qu’elle ne renverse pas. Elle éprouve l’armée ; elle concentre la bourgeoisie ; elle étire les muscles de la police ; elle constate la force de l’ossature sociale. C’est une gymnastique ; c’est presque de l’hygiène. Le pouvoir se porte mieux après une émeute comme l’homme après une friction ». Incontestablement, le pouvoir s’est mieux porté après les émeutes de 2005 : Nicolas Sarkozy est même devenu président de la République deux ans plus tard, en partie grâce à elles… Mais d’autres forces sont aussi à l’œuvre, à en croire Gérard Mauger, pour profiter des émeutes : « Les groupes religieux ont offert une forme de réhabilitation symbolique, et sont prêts à intégrer tout ce qui ressemble de près ou de loin à un jeune de banlieue ». Comme naguère le Pcf. Mais aujourd’hui, la religion est une forme d’encadrement et d’organisation plus solide que le Pcf, y compris financièrement. Cette offre religieuse contient souvent une forme de politique. » 

 

On le voit, il y a bien eu des mobilisations, des engagements collectifs et individuels suite à 2005. Ils ont été nombreux, mais sont restés quasi invisibles. Si bien que l’incapacité des partis républicains traditionnels à fournir un débouché politique probant à une génération frappée par les émeutes de 2005 a profité à deux types de forces opposées : les conservateurs à droite de l’échiquier politique (voire à l’extrême-droite), et les conservateurs religieux. Avec comme conséquence prévisible, une situation front contre front. 

 

Erwan Ruty / Presse & Cité pour Banlieues + 10