Une laïcité perçue comme au détriment des habitants des banlieues

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Le 3 octobre, le Collectif Fusion et l’association ASAC, à Garges-lès-Gonesse (Val d’Oise), ont invité des jeunes et des moins jeunes à s’exprimer sur les thèmes de la laïcité, de la citoyenneté, de la construction du regard, des évolutions et des pesanteurs de la société, dix ans après 2005. Une vingtaine de personnes faisait le plein de ces locaux associatifs en pied d’immeuble. Une bonne moitié était adolescents en 2005. Ceux qui s’expriment sont majeurs, parfois parents, diplômés ou exercent une activité professionnelle. Témoins des évènements, ils n’en ont pas été acteurs. Ils avaient alors l’âge des victimes et pas assez d’amertume pour laisser monter une colère susceptible de s’exprimer dans l’espace public. Extraits d’un dialogue qui se fait rare

 

Djoulou : Je n’ai pas le sentiment que la situation ait grandement évolué depuis 10 ans. Les jeunes bénéficient-ils d’un meilleur accompagnement éducatif ? Non ! Les dispositifs mis en œuvre relèvent plus de la forme que du fond. 

Néné : L’intérêt de l’Etat pour les banlieues et leurs habitants est très récent. Malgré cet effort de compréhension, les projets qu’il met en œuvre ne sont pas toujours pertinents ni aboutis… Les émeutes ont eu ceci de positif qu’elles ont fait la lumière sur les problèmes que connaissaient les banlieues depuis des décennies. 

Djoulou : Au-delà de cette méconnaissance, l’action de l’Etat est entravée par le manque de continuité. Les programmes mis en œuvre sont brusquement interrompus après chaque élection, les gouvernements successifs font tous valoir une approche différente des problématiques… 

Naoëlle : Au XXIe siècle, ce n’est visiblement pas dans les priorités de l’Etat d’investir en banlieue. Quand bien même il en aurait l’ambition, il n’en aurait pas les moyens… l’Etat devrait accroître son effort auprès de ces territoires et veiller à ce qu’aucun enfant ne quitte prématurément le système scolaire. En cas de décrochage, ceux-ci se sentent exclus. Sans activité, ils sont enfermés dans leur solitude et entre les murs de leur cité. 

Bilal : L’Etat et les jeunes de banlieue entretiennent un rapport problématique. Les jeunes, sans cesse confrontés à l’image négative d’eux-mêmes que leur renvoient les médias, ne s’estiment plus citoyens à part entière. Le délitement de l’appartenance citoyenne nourrit la défiance grandissante des jeunes vis-à-vis de l’autorité et la faible implication des gouvernements dans la vie des cités. Les gouvernements répondent uniquement à des préoccupations électorales. Vu le très fort taux d’abstention qu’enregistrent les banlieues, en particulier auprès des jeunes, les gouvernements en déduisent mathématiquement leur peu d’importance… Les jeunes doivent se savoir citoyens à part entière et comprendre que leur vote, qui vaut autant que tout autre vote, est en mesure de changer les choses. 

Djoulou : Je ne pense pas que les jeunes soient convaincus de l’efficacité de l’action politique, sauf quand ils cherchent un logement ! 

Rodrigue : Il est difficile d’entendre en permanence, depuis la plus tendre enfance, des réflexions du type « remonte dans ton cocotier » ou « retourne dans ton pays ». Se sentir pleinement français et citoyen demande du temps, de la maturité et de la réflexion. La définition de la laïcité fait débat. Mais elle permet le vivre ensemble. 

Bilal : Qui connaît les principes premiers de la laïcité ? Je crains que la majorité des habitants de banlieue ne juge que la laïcité s’applique à leur détriment… Ils s’excluent de la citoyenneté, ils ne perçoivent pas plus la protection que leur apporte la laïcité que celle que leur garantit la police ! 

Néné : Dans les faits, l’application des principes de la laïcité renvoie les habitants de banlieue qui n’ont pas eu la chance d’en approfondir les principes aux stéréotypes véhiculés par la presse… Nous, en banlieue, nous ne sommes pas capables de nous définir en dehors des formules journalistiques ! Nous avons accepté que nous serions, par définition, pauvres et chômeurs ! 

Marie-Claude : Je suis heurtée par l’emploi systématique de l’expression « jeunes de banlieue ». Il y a des jeunes, ni plus ni moins. Les jeunes, dès lors qu’ils respectent leur pays et les lois de la République, disposent ainsi des mêmes possibilités. Vivre en banlieue n’est pas en soi un handicap. 

Néné : Il me semble que certains jeunes se reconnaissent en premier lieu comme banlieusard, ensuite comme musulman et seulement après comme Français. Ils savent ce qu’implique d’habiter Sarcelles. C’est là leur identité. Au contraire, ils ignorent tout de ce qu’être citoyen signifie. Par contre, vous n’en trouverez pas beaucoup qui considèrent la banlieue populaire comme le meilleur tremplin dans la vie professionnelle ! 

Alexia : La Nation nous présente systématiquement comme « jeunes de banlieue », au mieux comme « jeunes de banlieue ayant fait des études ». Il est naturel qu’on accepte cette étiquette ! Même si les émeutes sont condamnables, elles ont permis d’ouvrir le débat autour de la banlieue. Les jeunes ont finalement compris qu’on ne parlerait d’eux que s’ils cassent et qu’ils brûlent. C’est notre identité aux yeux de la France. 

Bilal : Aucune violence, d’aucune sorte, ne peut être légitime. Les épisodes d’émeute doivent être condamnés sans réserve aucune, même si certains jeunes considèrent, effectivement, que c’est là leur seul moyen d’expression…  

Bilal : Si la France respectait ses propres valeurs, elle ne rencontrerait aucun des problèmes auxquels elle est confrontée. La liberté, l’égalité et la fraternité sont des principes suffisants pour vivre ensemble. Pourtant, 10% de la population est musulmane. Il s’agit là d’un fait, comme c’est un fait que l’histoire du pays a laissé à l’Eglise un important patrimoine. Il ressort de ces données purement objectives qu’il manque des lieux de cultes dédiés à la religion musulmane. Pour palier cette carence et permettre aux croyants de pratiquer dignement il est nécessaire de construire des mosquées. L’interdire devrait être considéré comme un acte anticonstitutionnel ! 

Néné : En tout état de cause, la laïcité est maintenant perçue par une partie de la population comme une agression et non plus comme un facteur d’apaisement.  

 

Propos recueillis par Daphné Vignon avec Rodrigue Bonus et Dominique Renaux / Sakamo pour Banlieues + 10 

Une expo itinérante et une revue de Sakamo, titrées « Pour une laïcité inclusive », seront publiées suite à ces échanges accompagnés de textes inédits sur cette thématique.