Soral et Dieudonné : les Experts 2.0

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Internet les a sauvés ! Boycottés par les médias mainstream, Dieudonné et son compagnon de route Alain Soral ont trouvé avec le web un moyen inespéré de se faire entendre. Alors que la presse traditionnelle ne s’adresse plus qu’à un public restreint, ils ont développé des outils alternatifs pour toucher les déçus de l’opinion majoritaire. Comment parviennent-ils à fédérer un public si hétéroclite ?  

 

“Si vous connaissez des fans qui n’osent pas encore cliquer sur j’aime, tagguez-les ! #quenelle”. Mi-octobre 2015, l’ambiance est à la fête : Dieudonné vient de franchir la barre du million de fans sur Facebook. Boycotté par les grands médias depuis le milieu des années 2000, l’humoriste a réussi à créer son petit empire sur le web. Twitter, Instagram, Vine, Snapchat… L’homme est de tous les réseaux sociaux. Et ça marche. En un an, ses vidéos ont été vues plus de 20 millions de fois sur sa chaîne Youtube*. Le fruit d’une stratégie numérique bien huilée… 

 

Un ticket pour la “fachosphère” 

Dernier coup d’éclat ? La création de Quenel+, “journal francophone antisioniste d’actualité et d’information certifié par Dieudonné, spécialisé dans le glissage de quenelles et la contre-progagande”. Lancé en novembre 2014, le site verse dans l’”infotainment”. En Une, on y trouve aussi bien des articles sur les “13 utilisations du concombre qui vont vous surprendre” que sur “Les vrais chiffres du chômage”. Des sujets qui, la plupart du temps, sont de simples copiés-collés de la presse, qu’elle soit mainstream, alternative ou complotiste… Bref, une agrégation de contenus susceptibles de conforter le discours “anti-système” de l’artiste. 

 

Sous couvert d’humour, la plateforme assure non seulement la promotion de Dieudonné, mais travaille surtout à “réinformer” les internautes face aux “manipulations” médiatico-politiques. Ainsi, lorsqu’on clique sur l’article “Faut-il interdire les coups d’État en Afrique?”, c’est sur une vidéo du suprémaciste noir Kémi Séba que l’on atterrit. Quand Quenel+ se demande “Qui finance l’Etat Islamique ?”, c’est Alain Escada, le président du groupe catholique intégriste Civitas, qui mène l’interview pour le compte des nationalistes de Médias-Presse-Info. 

 

Autrement dit, Quenel+ tend allègrement le micro au gratin de l’extrême-droite. Et constitue une porte d’entrée insoupçonnée vers la fachosphère. Une recette directement inspirée de celle d’Égalité et Réconciliation (E&R), le site d’Alain Soral… dont les directeurs de publication sont les mêmes qu’à Quenel+ (les deux tueurs Germain Gaiffe et Alfredo Stranieri -encore une « quenelle » au bon goût sans doute). 

 

Les (nouveaux) inséparables 

Depuis dix ans, Soral et Dieudonné forment un duo bien rôdé. En 2009, ils se présentent sous la bannière du Parti antisioniste aux élections européennes. Six ans plus tard, ils créent le parti Réconciliation Nationale, “contre l’importation en France du choc des civilisations”. Avec des rôles biens répartis : Alain Soral fournit à Dieudonné une grille d’analyse idéologique, quand ce dernier le fait bénéficier de sa notoriété. 

 

Si tous les fans de l’humoriste ne cèdent pas aux sirènes d’Alain Soral, nombre de lecteurs d’E&R sont passés par la case « Dieudo ». “Ça faisait un moment que j’étais réticent vis-à-vis des médias mainstream. C’est en me penchant sur l’affaire Dieudonné (interdiction de son spectacle en 2013, ndlr) que j’ai commencé à surfer sur E&R, plusieurs heures par jour. Grâce à ça, j’ai découvert d’autres sites « amis » : Panamza, Joe Le Corbeau, Le libre penseur…, témoigne Walid**, 25 ans, étudiant en droit. Si on ne les laisse pas parler, c’est bien qu’il y a une part de vérité dans ce qu’ils disent. Ça tranche avec ce qu’on voit à la télé. Depuis, dès qu’il y a un sujet sur lequel je veux m’informer, je vais sur ces sites là.” 

 

Vrais buzzs... 

À l’heure où 62% des citoyens pensent que la plupart des politiques sont corrompus et 71% que les médias font mal leur travail***, E&R figure ainsi parmi les 500 sites français les plus consultés. Le conflit israélo-palestinien, les Juifs, l’islamophobie, la guerre en Syrie, la pédo-criminalité ou le Nouvel Ordre Mondial : le site donne l’impression de s’attaquer à toutes les questions qui fâchent, surtout les plus sensibles. Idéal pour attirer l’attention d’un public hétéroclite. 

 

Jeunes des quartiers populaires, déçus de la mondialisation, catholiques (ultra) conservateurs ou encore « musulmans patriotes »... Le site capte les frustrations, auxquelles Soral répond par une explication globale du monde. Derrière les vaccins, le rap, ou le mariage homosexuel ? L’ombre “américano-sioniste”. Chez Soral, complotisme antisémitisme et nationalisme font toujours partie du cocktail. 

 

Un cocktail d’extrême-droite qui, l’air de rien, se répand comme une traînée de poudre sur le web. D’autant que Soral et Dieudonné sont devenus maîtres ès buzz. Vidéos virales, montage-photos satiriques, tweets en cascade et posts Facebook grinçants… Quand l’un appuie sur la corde politique, l’autre joue la carte de l’humour, pour mieux nourrir le complotisme 2.0. 

 

… Faux complots 

“La théorie du complot existe depuis bien longtemps dans l’histoire de l’humanité. Mais elle a acquis une nouvelle vitalité grâce à la dérégulation du marché de l’information. Avant pour s’exprimer dans un journal, il fallait être journaliste, universitaire, ou avoir une légitimité. Avec Internet, cela a disparu. Pour le meilleur comme pour le pire”,  analyse Gérald Bronner, sociologue et auteur de La démocratie des crédules (PUF, 2013). 

 

De documentaires vidéos en site alternatifs, l’internaute est désormais en mesure de choisir ses médias. Sans être toujours attentif à la qualité de l’info et des sources. Et certains en profitent… C’est comme ça qu’un groupe de reggae populaire en vient à relayer une (fausse) citation de l’écrivain Aldous Huxley****, - partagée plus de 36 000 fois - en vogue dans les sphères réaco-nationalistes. Ou que l’on découvre dans sa timeline un article choc : “Les attouchements dans le cadre familial ne justifieront plus la prison”. Le titre est mensonger, l’information fausse… Et provient de Boulevard Voltaire, site d’extrême droite à tendance « conspi », fondé par Robert Ménard. 

 

La galaxie dissidente 

Boulevard Voltaire, Réseau Voltaire, MetaTV, Agence Info Libre… Autant de médias de “la dissidence”, cette mouvance “anti-système” dont les sites de Soral et de Dieudonné sont devenus les étendards. Comme Quenel+, “ E&R  fonctionne sur un système de curation et va chercher des contenus un peu partout sur le web. Ce qui donne une visibilité extrême à ces sites “dissidents”, car cela génère du trafic sur leur plateforme et leur permet de gagner en légitimité. D’un autre côté, sans eux, Soral n’aurait rien à dire. Il y a une interdépendance très claire entre tous ces sites”, constate Guillaume Brossard, co-fondateur de Hoaxbuster

 

Portés par une mouvance “dissidente” pro-active, fins stratèges du numérique, Soral et Dieudonné arrivent ainsi à diffuser des idées d’extrême-droite auprès de publics qui y étaient jusque-là insensibles. Un succès virtuel aux conséquences bien réelles. 

 

Maral Amiri et Aurélia Blanc / Presse & Cité pour Banlieues+10 

 

Notes :  

* Nombre de vues uniquement sur la chaine Youtube officielle de Dieudonné (créée en aout 2014): https://www.youtube.com/user/iamdieudo4  

** Le prénom a été modifié. 

***Enquête Ipsos pour le Monde et la Fondation Jean Jaurès, 2013. 

****http://www.debunkersdehoax.org/certains-font-dire-beaucoup-de-choses-a-aldous-huxley-surtout-ce-qu-il-n-a-pas-dit