La double vie du rappeur travailleur

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Instit’, animateur, ouvrier, de nombreux rappeurs ont un boulot en parallèle de leur carrière. D’autres sont carrément devenus entrepreneurs et lancent leurs petites entreprises. Les rappeurs français racontent leur double vie. En marge d'un écosystème musical de plus en plus difficile pour ceux qui auraient voulu être des artistes comme les autres. 

 

Au bout du fil, on entend les cris aigus de gosses qui s’amusent. « Allo ? Je peux te rappeler ce soir ? Là je bosse. » Avec sa voix éraillée, Swift Guad, rappeur montreuillois, nous file rencard après le boulout. À 33 ans et après 10 skeuds, le rappeur est animateur pour la ville de Montreuil dans le 93. La scène se répète avec Fiasko Proximo, MC du groupe Big Budha Cheez. Cette fois, ce sont des bruits de voitures qui brouillent la liaison. Le rappeur de 23 ans parle fort pour être sûr qu’on l’entende. Il est sur un chantier avec son père. Sameer Ahmad, artiste d'origine irakienne, donne directement rendez-vous à l’heure de sa pause déjeuner. Dans le civil, il est instit’ dans une école primaire du côté de Montpellier. 

 

Derrière le cliché du rappeur bling bling, une grosse partie du rap français passe sa semaine au boulot. D’autres sont même devenus entrepreneurs et vivent désormais davantage du business que de leur musique. 

 

Réalité et fiction 

Dans le clip « M City Citizen » de son groupe Big Budha Cheez, Fiasko Proximo arbore une chemise style 80’s. Il rappe, ride sur le périph’ dans une décapotable et joue au poker autour d’un bon whisky. Mais ça c’est bon pour les clips. A 23 ans, le rappeur a un train de vie bien éloigné de cette imagerie. « C’est une manière de s’éloigner du quotidien, de ne pas rester toujours terre à terre. Sinon, on s’ennuie vite », explique-t-il. En réalité, il bosse depuis qu’il a 17 ans et son CV est déjà bien rempli. « J’ai fait du déménagement, j’ai travaillé à l’aéroport d’Orly, en ce moment je suis sur des chantiers. » 

 

Le décalage peut parfois troubler les rappeurs eux-mêmes. De passage dans  une salle parisienne pour la sortie de son nouveau projet début octobre, Swift Guad, casquette sur la tête et T-shirt gris imbibé de sueur, rappe le refrain d’une de ses dernières chansons. Pas vraiment du Chantal Goya : « Tous des fils de putes, Xcuz my French, tous des enculés, Xcuz my French ». Au milieu de la chanson il s’interrompt, se marre et balance à la salle « Et le pire, c’est que je travaille avec des enfants ! Les darons ils ont mon âge ! » Pour « le narvalo », ce boulot fonctionne comme une piqûre de rappel. 

 

« Quand tu te prends un peu trop pour un rappeur et que tu tombes sur une crotte de nez de 4 ans et demi qui te dit ‘t’es pas beau !’, ça te remet bien les idées en place. » 

 

Job alimentaire 

Skalpel, rappeur militant du groupe Première Ligne a une explication toute trouvée quand on lui demande pourquoi il travaille : 

« Le rap, ça ne permet pas de payer le loyer. » 

Ce militant anti fasciste de 36 ans a toujours bossé en parallèle de sa carrière depuis la sortie de son premier disque en 1999. En ce moment, il fait de l’animation avec des enfants dans son quartier, les 3.000 à Aulnay-sous-Bois. D’ailleurs, parmi ses potes du rap, « tout le monde bosse, de l’ingé’ son au graphiste. Personne ne vit exclusivement de l’artistique ». 

Brav, signé sur le label Din Records, le même que Médine, partage le même avis. « Pour les artistes de notre catégorie, le rap n’est pas rentable. On est tous obligés d’avoir un boulot à côté. » Le rappeur havrais, auto-entrepreneur, offre ses services d’infographiste à des boîtes et des assos de son coin. Il aime jouer de ce côté besogneux. Il a même sorti une chanson intitulée « Prolétariat ». 

 

Le boulot d'un côté, le rap de l'autre 

Au taf, la double vie des rappeurs suscite souvent l’intérêt. Quand il bossait au service des passagers handicapés à Orly-Sud, la plupart des collègues de Fiasko Proximo étaient au courant. « Ils n’étaient pas vraiment étonnés, plutôt curieux. Ils me posaient des questions. » Pour autant, le jeune rappeur n’a pas été jusqu’à parler du dernier Young Thug avec ses boss. 

« Dire que tu fais de la musique à un patron, ça passe encore, mais du rap, ça met immédiatement des barrières. La personne va penser “Ah, ça c’est un mec qui vient en casquette-baskets au boulot”. C’est débile, mais ce sont des préjugés qui existent toujours. » 

Swift Guad aussi tient à faire la part des choses. « Quand je suis au travail, je suis l’animateur, pas le rappeur. Après, j’ai déjà fait des ateliers d’écriture avec des gamins de Montreuil, mais ça reste occasionnel. » 

Le rappeur barbu et tatoué n’est pas le seul à côtoyer des enfants toute la journée. C’est le cas de Sameer Ahmad, un MC de Montpellier, professeur des écoles depuis une dizaine d’années. « À la base, j’ai fait une maîtrise en Arts du spectacle, je voulais juste être pion. On m’a demandé de faire des remplacements et au bout de 5 ans, j’ai été titularisé. » 

Quelques parents d’élèves connaissent son statut de rappeur. « Il y en a qui kiffent », assure-t-il. Par contre, les élèves sont plutôt indifférents. « Quand t’as 6 ans, du rap tu en vois partout, ce n’est pas étonnant. Un prof qui fait du rap pour eux, c’est un peu comme un prof qui faisait du piano pour nous, on s’en fout. » 

 

Métro-boulot-rap 

Pour ces rappeurs qui doivent gérer une double carrière, le plus dur est de concilier activité musicale et horaires de travail. Voilà pourquoi ils sont un paquet à bosser dans le social, un secteur dont les emplois du temps sont plus souples. Avec la sortie de son nouveau projet début octobre, Swift Guad compte passer d’un 80% à 70% pour pouvoir assurer sa tournée. 

Skalpel, qui tourne dans les réseaux alternatifs, a aussi un emploi du temps bien réglé. « Je bosse autour de 40h par semaine, pour 4 jours. Le mercredi, je suis libre donc je vais en studio pour enregistrer ou bosser. Et le week-end, on fait nos concerts. Au lieu de faire une tournée pendant un mois avec des concerts tous les deux-trois jours, nous on fait ça pendant un an tous les week-ends. Il faut une vraie discipline. » 

Derrière eux, personne pour les cadrer. Ils doivent se motiver tout seuls. « C’est sûr qu’en indé, tu dois te bouger le cul. Tu n’as pas un mec derrière qui va te dire quoi faire », abonde Swift Guad. 

 

« Amateurs professionnels » 

Mener cette double vie n’est pas toujours facile. Ils sont souvent obligés de faire des sacrifices. Brav par exemple, a tout simplement annulé son premier album solo. « C’était en partie parce que je travaillais. On a un âge où on a des familles, je ne vais pas prendre de risques avec le rap alors que j’ai des bouches à nourrir. » 

« C’est vrai que travailler, c’est un moyen de rassurer la famille, renchérit Fiasko Proximo. Quand tu dis à ta mère que tu vas te lancer dans le rap, ça la fait un peu flipper. » 

Pour Sameer Ahmad, 37 ans, cette question ne se pose plus. Le rappeur se définit comme un « amateur professionnel ». Il n’a aucune envie de se lancer à 100% dans le rap, il a « passé l'âge » explique-t-il. D’ailleurs, il en a vu plus d’un rater une marche et se casser la gueule. « Il y a toujours cette image d’Épinal, les milliers de disques vendus, l’argent, les tournées dans toute la France. C’est le rêve de pas mal de jeunes. Mais j’en ai vu se casser les dents. Des mecs font des dépressions. C’est très dur quand tu tombes. » 

Même pour des rappeurs plus jeunes et attendus, s’installer dans le groupe de tête n’est pas évident. Davidson, le manager de la MZ ne dira pas le contraire. Après plusieurs mixtapes, des clips qui affichent des millions de vues, le groupe du XIIIe arrondissement n’a pas vendu autant qu’il l’espérait. Ils ont écoulé autour de 3.000 exemplaires de leur premier album « Affaire de famille ». Davidson a son analyse : 

« Les ventes physiques c’est de plus en plus compliqué si tu n’es pas Stromae ou Maître Gims. Même à la Fnac, les rayons n’arrêtent pas de rétrécir ». Et Sameer Ahmad de compléter ce tableau bien noir : 

« Si l’on prend 80% des rappeurs, leur carrière dure 4-5 ans. Au final, tu n’as qu’une dizaine d’artistes qui ont résisté au temps, les autres ont disparu. » 

 

Les entrepreneurs du rap français 

Dans cette petite liste des Highlanders du rap français, la Scred Connexion a sûrement sa place. Mais aujourd’hui, le groupe parisien ne vit plus vraiment de sa musique. Dans leur boutique de la rue Marcadet, pas de client en cette fin de mardi après-midi. La vendeuse en survêt’ noir pianote sur son portable derrière la caisse. Koma, l’un des membres de la Scred, est au sous-sol, dans une petite pièce qui sert de lieu de stockage et de bureau. Les sapes pas encore déballées débordent des grandes étagères blanches. En sweat à capuche bleu marine, blouson noir, il parle business avec un membre du groupe La Rumeur. Aussitôt la discussion terminée, il entame les hostilités. « Alors, tu viens parler CAC 41 ? » 

Le petit business de la Scred n’a pas l’allure d’un gros du CAC mais plutôt d’une PME qui se débrouille bien. Ils occupent le créneau du rap indé’ en revendant les produits de toutes les plus grandes figures du mouvement. A commencer par eux-mêmes. « C’est devenu une vraie marque aujourd’hui, la Scred Connexion, assure Nasme, un autre rappeur qui tenait une boutique du même genre, le Biffmaker Shop. Il y a des mecs dans toutes l’Europe qui portent leurs T-Shirts. » 

Nasme et les membres de la Scred en sont convaincus, il est possible de vivre du rap, ou plutôt de ses à-côtés. « Si t’es organisé, tu peux vivre du rap. Si tu te lèves à 16h après avoir été au VIP Room la veille, là ça va être chaud », rigole à moitié Koma entre deux taffes. « Il y a même plus d’argent dans le rap que dans un taf classique », ajoute Nasme, convaincu. 

Le parcours du rappeur de 35 ans est emblématique. Depuis les années 90, il a toujours gravité dans le milieu indé. Il a tourné avec Flynt et même Lunatic. Pourtant, le parisien n’a jamais sorti un seul album solo. Il défend le « modèle de la débrouille ». Nasme a toujours refusé de signer avec une maison de disque. « C’est sûr que quand tu signes, tu vas avoir un beau clip, avec des meufs et une belle voiture. Mais au final, tu ne touches qu’un pourcentage de tout ça. Je me fais même peut-être plus d’argent que beaucoup de rappeurs ! » 

 

«Tu ne verras jamais Koma à Carrefour»

Même s’il défend son business, Nasme est conscient que beaucoup de rappeurs sont obligés de travailler. « Je les comprends, un travail ça permet d’avoir de la sécurité. Quand t’as des enfants, une femme, il faut que tu penses à la retraite. » Dans le sous-sol de la boutique « Scred », Mockless, un autre membre du groupe, a rejoint Koma qui continue à balancer des punchlines. 

« Tu ne verras jamais Koma à Carrefour ! Ou alors c’est que j’ai ouvert un rayon ‘Scred Connexion’ ! » 

La double vie des rappeurs n’étonne plus grand monde dans le milieu rap. C’est dans la sphère pro que la passion des MC suscite parfois l’étonnement, voire un brin de condescendance. Mais d’après Swift Guad, revanchard, les choses ont tendance à changer. 

« Quand j’ai quitté le lycée, tous les ans on faisait un apéro avec les anciens de notre promotion. Au début, quand t’es le rappeur/animateur, t’entendais toujours “oh le pauvre, il n’a pas réussi”. Eux, ils sont designer chez Chevignon, machin. Aujourd’hui, quand je les recroise, c’est plutôt eux qui se disent que leur vie les fait chier. » 

 

Matthieu Bidan / Street Press pour Banlieues + 10