La réussite, mais pour quoi faire ? Ces entrepreneurs qui travaillent au développement des banlieues

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Après avoir durement acquis cette médaille, à chacun son chemin. Côté pile, des entrepreneurs issus de quartiers populaires ont décidé de quitter « la zone » dès qu’ils en ont eu l’occasion pour ne plus en revenir. Côté face, d’autres ont décidé, au contraire, de ne pas abandonner ce lien qui les unissait à leur « tierquar » et de faire profiter ceux et celles pour qui la chance n’est pas à portée de main. Parmi ces derniers, certains l’engagement solidaire dans les banlieues est au cœur de leur activité entrepreneuriale. Pour d’autres, la réussite économique est le moteur d’une amélioration du quotidien des habitants des zones sensibles. Deux visions qui se mêlent parfois dans un même profil. Portraits de ces entrepreneurs qui travaillent au changement. 

« Nos territoires ont des ressources. Créons de la richesse endogène pour pouvoir développer nos projets et nos programmes sociaux », nous lance Mohamed Gnabaly d’entrée de jeu. A 29 ans, il est de cette génération d’entrepreneurs dynamiques qui croient au formidable potentiel de développement de la Seine-Saint-Denis par le biais de l’économie sociale et solidaire (ESS). C’est naturellement qu’il a fondé fin 2012, avec plusieurs amis, Novaedia – « Nouvelle direction », en grec - à l’Île-Saint-Denis, d’où il vient.  

 

Aider les entreprises à travailler leur ancrage territorial 

Une nouvelle direction, ces jeunes en avaient besoin en 2011. « Nous avions 25 ans. Avec le projet Scolidaires, nous voulions faire de l’accompagnement des jeunes avec des tarifs très abordables (5,5€/1h30) en payant les étudiants tuteurs au SMIC. Nous espérions que les pouvoirs publics allaient alimenter la différence à travers l’association Capital Banlieue (précédant Novaedia, ndlr) mais ils ne nous ont pas suivis. Le modèle économique ne tenait pas la route », nous raconte-t-il. Voyant que de nombreuses grandes entreprises s’implantaient dans la communauté d’agglomération Plaine Commune à la faveur du développement de zones franches d'activité, « on s’est dit qu’il y avait une petite porte d’entrée qu’on pouvait franchir », en s’insérant dans une politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) fortement renforcée en 2009 et 2010.  

C’est alors que M. Gnabaly, qui travaillait pour une banque d’investissement, développe un concept autour d’un service de distribution de fruits dans les bureaux. Une idée inspirée d’une expérience professionnelle aux Etats-Unis et qui a vite pris, au-delà de ses espérances, grâce à une approche novatrice « permettant la consolidation de l’agriculture urbaine et des petits maraîchers d’Île-de-France, la formation et l’insertion des jeunes de quartiers populaires et le financement de programmes sociaux ». Le succès est au rendez-vous : en moins de trois ans, Novaedia « est passé d’un budget de 20 000 à 800 000 € en 2015 ». « On est dans un marché de niche avec des prix relativement élevés. On ne traite pas avec les directions d’achat qui font du volume et tirent les prix vers le bas », explique-t-il. Un millier de clients bénéficient aujourd’hui de ses services (livraison de fruits frais, traiteur, événementiel), dont « presque toutes les entreprises du CAC 40 » qui voulaient « travailler leur ancrage territorial » dans le 9-3. 

 

« On a réussi à créer un sujet »  

Un ancrage territorial sur lequel travaille aussi Majid El Jarroudi, 39 ans, président-fondateur de l'Agence pour la diversité entrepreneuriale (ADIVE). « C’est bien beau de créer des entreprises mais encore faut-il leur permettre de se développer. Dès 2006, j’ai réfléchi à la mise en place d’un programme de soutien au développement des entreprises dans les quartiers prioritaires. Je me suis dit que si je convainquais de grands groupes d’aller se fournir auprès d’entreprises présentes en banlieue, je ferais d’une pierre deux coups : d’une part, permettre à des entrepreneurs de développer leurs activités et, d’autre part, permettre aux quartiers de bénéficier d’une richesse supplémentaire et contribuer potentiellement à la création d’emplois locaux », raconte-t-il. 

Fort de cette volonté, et après plusieurs années à animer l’association Jeunes entrepreneurs de France pour promouvoir l’entreprenariat dans les quartiers prioritaires, il lance en 2008 sa propre organisation avec l’aide d’EADS et de KPMG afin de permettre la mise en relation des « deux mondes ». L’Adive, qui a récemment remporté le prix de l’engagement sociétal Ile-de-France, demeure depuis une association à but non lucratif dont les services sont entièrement gratuits pour les entrepreneurs issus des quartiers. Une action soutenue financièrement par de grands groupes. Mais « depuis deux ans, on travaille plus étroitement avec les pouvoirs publics » avec un financement qui représente désormais la moitié de son budget.  

Jusqu’en 2008, « personne ne s’intéressait vraiment à la thématique. Aujourd’hui, c’est devenu un sujet porté par la parole publique. On a réussi à créer un sujet sur un non sujet », estime M. El Jarroudi. « Les soutiens, on a été les arracher, on ne nous a pas ouvert les portes tout de suite » et la réussite de Mozaik RH « est le fruit de l’effort. Ce sont les résultats qui instaurent la confiance et c’est elle qui permet aux uns et aux autres de travailler ensemble », déclare, pour sa part, Saïd Hammouche, le fondateur du cabinet spécialisé dans le recrutement de jeunes issus de la diversité et des quartiers populaires, une population qui, à compétences égales, a 2,7 fois moins de chances de décrocher un entretien qu’ailleurs. En 7 ans d’existence, « on a placé 3 000 candidats, généré des milliers d’entretiens de recrutement, développé des savoir-faire sur l’accès au stage, à l’emploi et surtout sur du conseil aux entreprises », dit le quarantenaire, non sans fierté. 

 

De l’informel au professionnel 

Mozaik RH, qui compte 26 salariés, génère aujourd’hui une croissance de 33 % par an, avec un budget de fonctionnement de 1,6 millions d’euros en 2015, dont 70 % est tiré du secteur privé : « Quand on fait le bilan, on se rend compte qu’on peut agir sur la non-discrimination et promouvoir la diversité en entreprise, ce n’est plus un mythe. On se rend compte qu’on n’est pas obligé de dépendre de l’argent public pour faire cela. »  

Un succès qui l’a incité à créer une fondation du même nom que son cabinet, afin d’accompagner son association dans son changement d’échelle. Elle a été inaugurée en grande pompe fin septembre en présence du ministre de l’Economie Emmanuel Macron au siège de la banque JP Morgan, place Vendôme. Refusant d’endetter la structure à ce jour « saine économiquement », S. Hammouche a fait le choix de travailler dans le champ de l’investissement philanthropique pour le recrutement de collaborateurs et l’ouverture de nouvelles antennes. « C’est ma manière de concilier efficacité économique et utilité sociale. Pour avoir plus d’impact, on doit avoir les moyens de son développement. » Ainsi, la fondation, qui entend désormais placer 5 000 jeunes par an, fonctionne sur 3 ans avec un million d’euros par an provenant principalement de mécènes sensibilisés à son travail.  

Un changement d’échelle que Novaedia a aussi vécu cette année en transformant son association en société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), qui compte 12 administrateurs et 15 collaborateurs. Très rapidement, « on est passé d’un mouvement bénévole avec beaucoup d’informel dans notre activité à une activité professionnelle », affirme M. Gnabaly, lauréat d’une dizaine de prix d’innovation sociale et sociétale.  

 

La Seine-Saint-Denis, terre d’avenir 

Des opportunités en Seine-Saint-Denis, il y a en a plein à saisir, assure-t-il : le département, bien que voisin de Paris, « est encore un far-west. La Plaine Saint-Denis est en train de devenir la seconde zone d’activités la plus importante après La Défense en Ile-de-France. De grands groupes s’installent, et la plupart veulent faire du business ici. On a été délaissés pendant pas mal de temps mais les choses changent. » En choisissant d’installer son siège à l’Île-Saint-Denis, d’avoir son site de production à Saint-Denis et de développer une ferme biologique à Stains sur un terrain qui lui sera octroyé en novembre par la mairie, il démontre que son projet est avant tout « un projet de territoire, de développement économique permettant l’intégration de jeunes des quartiers populaires ». Le leitmotiv de Novaedia : « Les ressources des uns répondent aux besoins des autres. »  

A ses yeux, le code postal du 9-3 est devenu « un avantage concurrentiel, une plus-value marketing » ; alors qu’avant, c’était plutôt un handicap. L’image du département s’est améliorée avec le temps, constate aussi Majid El Jarroudi. « En même temps, on part de loin. Les émeutes de 2005 ont été un vrai traumatisme mais aussi l’occasion d’une prise de conscience pour les banlieues », croit-il.  

 

« On manque de chef d’orchestre » 

« On a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas », poursuit-il. Sa façon de contribuer à modifier le regard des élites économiques sur les quartiers, et de casser en conséquence des préjugés, passe aussi par l’organisation de rencontres et visites entre entrepreneurs de quartiers et les directeurs de grands groupes. Il mesure sa réussite par le nombre d’appels d’offres remportés par les entreprises de quartiers, un tiers sur les 200 que l’Adive accompagne chaque année. Quant à Mozaik RH, le travail contre les clichés passe par la formation des managers à la non-discrimination : « Il faut travailler sur le phénomène de rattrapage, sur l’égalité, et nous pensons pouvoir le faire en accompagnant les recruteurs et pas uniquement des candidats, leur expliquer que la diversité est un avantage concurrentiel. » 

Les élites « ont envie de s’engager sur les banlieues, ce qui n’était pas forcément le cas avant. Mais on manque de chef d’orchestre. S’il y en avait un pour animer cette communauté (des élites) au travers d’un plan ambitieux, on pourrait avoir plus d’impact social, j’en suis persuadé, car il y a une maturité dans leurs réflexions », affirme S. Hammouche. Des résistances existent toutefois bel et bien, des entreprises refusant de reconnaître qu’elles ont un problème avec la diversité. « Ce sont des discours courants mais on manque de preuves tangibles » pour les mettre devant leurs responsabilités, confie l’auteur de Chronique de la discrimination ordinaire, qui soutient la mise en place par les pouvoirs publics d’opérations de testing contre les discriminations. Une urgence car les inégalités sociales et territoriales se sont aggravées avec la crise. 

Les préjugés avec les élites économiques sont « plutôt de l’ordre "Vous n’êtes pas calibrés pour travailler avec nous" », affirme M. Gnabaly. « Elles perçoivent l’ESS comme une économie qui n’est pas professionnelle. Pour nous, l’enjeu est de montrer que notre capacité à répondre à leurs besoins est la même que s’ils passent par un acteur classique sur Paris. » « Il y a une méfiance sur la capacité de nos entrepreneurs à répondre à leurs besoins mais, avec le temps, on se rend compte que le marché est en train d’intégrer le fait qu’il y a des entreprises compétentes dans les quartiers », déclare, dans le même sens, M. El Jarroudi.  

« Tout n’est pas gagné, c’est un travail de longue haleine », conclut-il, conscient qu’il faudra beaucoup d’Adive ou de Mozaik RH pour réduire les inégalités. Un travail tout aussi politique dans lequel s’est lancé M. Gnabaly : il est, depuis mars 2014, maire adjoint à la ville de l’ÎIe-Saint-Denis. 

 

Hanan Ben Rhouma/Saphirnews.com  pour Banlieues + 10