Pourquoi il n’y a pas eu d’émeute à Saint-Denis ?

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Pourquoi il n’y a pas eu d’émeute à Saint-Denis ?

Novembre 2005 : 300 quartiers s’embrasent sur tout le territoire. Mais la ville longtemps considérée comme capitale des banlieues populaires reste calme. Pourtant, les tensions n’y manquent pas, avant, pendant et après ces événements nationaux. Un travail mené par la mairie auprès d’une trentaine d’habitants, d’élus et d’acteurs locaux fournit peut-être quelques éléments d’explication*. 

 

MA-BANLIEUE affiche

 

« Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? » vociférait pourtant NTM dès 1995, dix ans plus tôt, au moment même où sortait le film « La Haine » de Mathieu Kassovitz. Pas de haine ni de feu à Saint-Denis ? Pas si simple. Des échauffourées ont bien émaillé ce territoire depuis des décennies. Y compris son centre-ville, en proie à quelques reprises (comme en 2010) à de spectaculaires pillages. Pourtant, au moment où la France est sous le coup de l’état d’urgence, en 2005, il ne se passe rien de notable. Même si le chercheur Michel Kokoreff, sociologue, relativise : « Il s’est quand même passé des choses à Floréal, avec une intervention très forte et traumatisante de la police, et le quartier du Franc-Moisin a été bouclé par les forces de l’ordre ! ». Le souvenir même des habitants de la ville semble quelque peu émoussé quant à cette période : « Mes souvenirs sont plutôt médiatiques » résume Jacky. Ou encore Gérard : « J’ai le souvenir de la forte médiatisation de ces évènements. Les médias en ont profité pour montrer ce qu’ils voulaient ». Et même si la tension était alors palpable (« Je garde un souvenir sonore de ces évènements. Le bruit des hélicoptères qui survolaient la ville constamment, c’était en permanence l’état d’urgence »), la situation n’a jamais dégénéré.  

 

A Saint-Denis, « Le communisme municipal y a de beaux restes ! » 

Car le sentiment dominant est bien résumé par Azima : « Ici à Saint-Denis il n’y avait pas vraiment grand-chose. Il y avait un certain contrôle ». « « Il y a eu beaucoup moins de casse que dans certaines villes, et pour moi, la raison essentielle c’est qu’il y a eu la mobilisation des adultes dionysiens non pas contre les jeunes et contre le mouvement qui s’opérait, mais plutôt en accompagnateur pédagogique » veut même croire Dominique. Michel Kokoreff confirme cette analyse : « Il y a un quadrillage de la ville par les habitants, les associations. Le communisme municipal y a de beaux restes ! ». 

 

« Un climat de dialogue » 

Bally le dit lui aussi sans ambages : « Nos quartiers ont relativement bien tenu et étaient tenus ». Puis il explique : « Il y avait des parents qui étaient présents, les autorités publiques et y compris des jeunes pour essayer d’appeler au calme. Les associations étaient également très nombreuses à se mobiliser pour faire revenir le calme ». Une dynamique spontanée qu’à aussi noté Christian : « L’élan de solidarité qu’il y a eu entre les voisins m’a marqué, le fait de s’organiser comme ça le soir après notre travail pour surveiller le quartier et parler avec les jeunes… ». De même, Florence se souvient que « les parents, les adultes descendaient dans la rue, discutaient avec le jeunes. Ce n’était pas des ennemis. Les jeunes étaient vus comme des enfants, c’était un climat de dialogue. La question était d’être aux cotés des jeunes, sans pour autant approuver les voitures brûlées et de leur montrer que les adultes étaient là, à leurs côs et qu’ils ne sont pas forcement des ennemis mais une institution toute entière pour améliorer leur situation, la situation des quartiers populaires, que ce soit pour les jeunes ou pour les autres. C’était un dialogue permanent ». Et Patrick de conclure sur cette question : « L’autorité naturelle qu’ont avait construit avec les jeunes nous permettait de les canaliser ».  

 

« Etre dans l’espace public » 

Plus concrètement, au-delà de l’esprit global, des actions concrètes ont été menées par des habitants, des acteurs locaux, entrepreneurs, élus etc : « Je me souviens très bien qu’il y avait un rendez-vous vers 19 heures 20 heures, se remémore Dominique. Il y avait des balades avec des adultes et des jeunes pour aller à la rencontre des habitants, des jeunes et des moins jeunes, pour discuter et être sur l’espace public ». De même que Christian : « Avec des habitants du quartier, on a organisé des tours le soir pour voir si rien ne se passait, pour calmer quelques jeunes, pour leur dire qu’ici c’est pas Clichy et que ça sert à rien de brûler la voiture du voisin ou la poubelle ». Patrick est aussi très précis : « J’ai passé presque toutes mes nuits dehors avec la directrice du centre commercial entre les policiers d’un coté et les jeunes ainsi que les familles de l’autre ». Puis il se rappelle encore : « A la mairie, il y avait une cellule de veille qui se réunissait tous les soirs ou en fin d’après-midi avant que ça commence à s’échauffer pour la nuit (…) on avait un réseau autour de ceux qui sont dans les antennes jeunesses, avec des personnes qui peuvent faire le dialogue, qui probablement ont servi de médiateurs dans cette affaire. Qui ont tout fait pour éviter des dérapages ». 

 

« Une espèce d’alchimie qui se créait » 

Francis, chef d’entreprise, se souvient même : « La directrice [de mon entreprise] a eu le courage d’organiser tous les vendredis soir des soirées café entre 20h30 et 23h, avec autour d’une table des chefs d’entreprises et des jeunes du quartier de Franc-Moisin ou autre qui venaient. Même le PDG de Vente-privée.com, Jacques-Antoine Granjon, est venu. Ainsi que Claude Bébéar [fondateur et directeur d’Axa, Ndlr]. C’était hallucinant, vous aviez des jeunes avec des capuches qui sont sortis de leur environnement, timide, qui avaient le trac, et au bout de 2-3 heures, on avait une espèce d’alchimie qui se créait, des liens de voisinage, de proximité et il y en avait la moitié qui repartaient avec un rendez-vous. Cette action a permis l’embauche de 65 à 70 jeunes. Cela a complètement enlevé la pression que les jeunes avaient, parce qu’ils ont vu que c’était possible pour eux d’être embauchés dans une grande entreprise ». Et de préciser aussi les effets positifs probables d’une politique menée de long terme : « On sait qu’il y a à peu près 50.000 nouveaux salariés qui sont arrivés depuis la Coupe de monde de 1998. Sur tous ceux qui ont été mutés ou qui sont partis à la retraite on a pu employer 5.000 habitants de Plaine Commune sur ces postes de travail, soit 10% de plus ». 

 

Etre présent dans la cité 

Didier, médecin, lui aussi se rappelle de la même manière : « Nous sommes très vitre réunis pour savoir ce qui ce passait dans notre cité [le Franc-Moisin, Ndlr] et comment on allait réagir. Je me souviens qu’on avait décidé de donner de l’information dans le cade de nos activités propres [médicales, Ndlr], de mettre à l’ordre du jour des débats avec les habitants, des animations, des ateliers collectifs… Et d’apporter un autre regard que ce qui pouvait se dire à la télévision. Nous étions présents dans la cité, en dehors du quartier aussi, allant vers les jeunes pour avoir leur point de vue (…) Il y a eu un travail de proximité avec les jeunes et les habitants du quartier ». Un travail de proximité en toutes circonstances qui donne ses lettres de noblesse à un concept assez peu connu en France, mais très développé en Amérique du Nord ou en Amérique Latine : « la démarche de santé communautaire » (« communautaire » au sens d’une communauté d’individus liés par la proximité résidentielle, quelle que soit la classe ou l’origine).  

 

« Communauté de destin » 

Autres éléments explicatifs du calme relatif qui a alors prévalu, selon Michel Kokoreff : « Saint-Denis est moins marginalisée que d’autres villes, par rapport au centre, à Paris. Et la mairie a fait rentrer pas mal de gens dans les centres sociaux et services municipaux, il n’y a pas de rupture avec la population, comme à Montfermeil par exemple ». Ce que Yaya confirme : « La chance qu’on a eu, moi et les animateurs, c’est qu’ici en matière d’animation, d’implantation sur la ville, on a été précurseurs sur beaucoup de choses, on a monté 12 ou 13 antennes jeunesses et donc nous sommes en capacité de savoir directement s'il y aura un problème entre tel ou tel quartier. Ca nous permet d’avoir toujours un peu d’avance ». Bally note lui l’engagement constant de la Mairie pour préserver l’avenir des enfants la ville : « Nous considérons que l’éducation est une priorité puisque (…) nous mettons dans l’accompagnement de la jeunesse et de l’enfance plus de 50% du budget de la ville. Ensuite, une fois qu’on a été à l’école, l’objectif final est que ces enfants se sentent à part entière dans une communauté que j’appellerai une communauté de destin ». Cette « communauté de destin » et le sentiment d’appartenance qui en découle peuvent sans doute être considérés comme l’un des remèdes les plus sûrs à l’émeute.  

 

Pour autant, habitants comme décideurs sont unanimes quant aux causes immédiates qui ont pu déclencher de tels événements. Cause qui, elles, persistent globalement dans tout le pays, hélas : « les policiers se croient tout permis » rappelle ainsi Francine, « toutes ces agressions, ces violences que [cette jeunesse] avale, elle serre les poings et puis les refoule. A un moment donné, cela explose », évoque Didier. Et Yaya observe, tranchant : « Les jeunes aujourd’hui se sentent mal aimés ».  

 

Erwan Ruty / Presse & Cité pour Banlieues + 10 

 

*Les témoignages évoqués ici ont été récoltés par la mairie de Saint-Denis et mis en forme par Ressources Urbaines à l’occasion de l’événement intitulé « Ma banlieue n’est pas un problème, elle est la solution ».