Edito

Les banlieues dix ans plus tard : s’en sortir seul, réinventer tout

 

Le traitement médiatique des dix ans des émeutes s’est orienté à la fois autour des événements de 2005 et autour de la rénovation urbaine. Parfois en donnant la parole à quelques habitants ou acteurs associatifs. Mais quel regard global a été porté sur l’évolution des mentalités et de la vie quotidienne ? Aucun. Or la France a changé en dix ans, et les banlieues aussi. Avec pour devise : s’en sortir seul, réinventer tout. « Les prolétaires, c’est juste des bourgeois dans la salle d’attente ! », saillie fataliste émise il y a déjà plusieurs années par un membre du groupe de rap La Caution, serait-elle devenue une réalité des classes populaires ? C’est en tout cas cette question, avec un nouveau regard, vu des quartiers, que pose le Consortium Banlieues + 10.

 

Car, côté perspectives politiques, le constat dressé est sans appel : « Ces émeutes n’ont pas su s’inscrire véritablement dans un registre politique. Non pas faute de sens politique mais parce que ce sens n’a été porté par personne ne dehors des jeunes acteurs eux-mêmes » écrit le sociologue Gérard Mauger dans « L’émeute de novembre 2005, une révolte proto-politique ».

Non seulement les partis ne les ont pas écouté mais ils n’ont même pas fait ce que certaines associations sans moyens elles (comme Ac ! Lefeu), ont fait, pendant dix ans : recueillir la parole et les doléances de la majorité silencieuse et construire un programme politique à partir de ce matériau brut. Pire : les organisations politiques, syndicales ou d’éducation populaire n’ont pas offert de perspectives convaincantes aux leaders qui ont émergé de ce drame, du moins elles n’ont pas offert de perspective capable de convaincre la majorité silencieuse des banlieues que la politique était une réponse crédible pour tirer ces territoires de la chute collective qu’ils vivent. Les plafonds de verre et de ciment, malgré l’ébranlement de 2005, semblent avoir été à peine fissurés. Et encore moins convaincre la population française, au-delà des slogans sur la diversité, qu’il y avait aussi des solutions globales dans ces quartiers, et pas seulement des problèmes. Car ce sentiment de chute collective est ancien, ancré dans la mémoire de ces territoires et exprimé notamment dans « La Haine » (« Ce n’est pas la chute qui compte, c’est l’atterrissage »), et ce dès 1995. La même année, NTM rappait aussi « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? », en direct de Saint-Denis, devenu depuis capitale des banlieues populaires. Une chute certes freinée par la rénovation urbaine, lancée presque au même moment que 300 quartiers s’embrasaient. Une rénovation qui a changé l’urbain, mais n’a guère aidé l’humain à sortir de l’impasse. C’est dans cette perspective qu’il faut regarder 2005 : celle d’une impossible politisation des banlieues, phénomène déjà perceptible après la Marche pour l’égalité de 1983, dix ans plus tôt encore. Comment s’en étonner ? Les banlieues ne sont que le symptôme le plus visible d’un mal qui frappe toute la société française : la politique, l’Etat, qui sont aux fondements de l’identité française, sont devenus presque impuissants. Qu’est-ce qui a pris la place de cette immense colère de 2005 ? « La colère a fait un grand trou qui s’est rempli de chagrin » disait un mur de l’Est parisien.

Après la colère, la déprime politique donc ? L’abstention. Pour s’extraire de cette impuissance, deux solutions : d’abord passer de l’impuissance à la surpuissance. Par le crime, le deal ou par le djihadisme. Sursauts attisés par des discours politiques brutaux autour de « l’identité nationale » (prenant l’islam pour ennemi et une « laïcité exclusive » comme arme), par une « uberisation » du marché du travail, par un ensauvagement de la mondialisation économique, par un populisme numérique (avec Dieudonné et Soral pour hérauts) ou par les contrecoups de la crise du monde arabo-musulman… La voie états-unienne de la ghettoïsation et de l’économie parallèle frappe certains territoires (à Marseille par exemple) et la voie religieuse radicale saisit des milliers de jeunes égarés (avec le Moyen-Orient pour aimant). Autre solution possible pour sortir de l’impuissance : tenter de prendre tout, tout de suite. Avec pour seul devise : « Chacun pour soi, Dieu pour tous ». Sortir du ghetto par tous les moyens nécessaires. Et puisque les voies traditionnelles de l’ascension sociale sont bloquées, ascenseur et escaliers bouchés, inventer soi-même les solutions qui permettront de s’en sortir. Hors des modèles parentaux, hors des partis traditionnels, hors des cultures établies et subventionnées, hors du marché du travail classique, hors de tout encadrement, de toute autorité. Une sorte de libéralisme et d’individualisme intégral, de méritocratie totale et contrainte, d’où la solidarité n’est pas du tout absente, mais où elle aussi est réinventée sous des formes inédites. Oui, parfois les « prolétaires sont bien des bourgeois dans la salle d’attente ». Mais pour combien de temps ? Car on le sait : en période de crise aiguë, ce n’est pas la majorité silencieuse qui fait, l’histoire, mais les minorités actives et violentes. C’est cette voie pourtant qu’a choisie la majorité silencieuse, encore une fois à l’aune de l’ensemble de la société française, mais sans les réseaux, corporations et lobbies pour y aider. Et c’est cette voie que nous avons voulu étudier : usage massif et novateur des réseaux sociaux et des blogs, explosion de l’auto-entreprenariat, nouveaux commerces de proximité tenus par une nouvelle génération d’entrepreneurs, cultures urbaines conquérantes du grand public, minorités émergentes, nouvelles pratiques sportives hors des fédérations traditionnelles, engagements citoyens révolutionnant l’éducation populaire, formes de solidarité et d’entraide inédites, gigantesques opérations rénovation urbaine offrant un visage plus humain de l’habitat social… L’énergie made in banlieue déborde et ouvre de nouvelles voies. Aux médias de quartier qui sont en contact avec cette nouvelle France de les explorer.

Erwan Ruty et Farid Mebarki / Presse & Cité pour Banlieues + 10